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Isabella Keiser & Jean-Louis Mercuzot

Isabella Keiser & Jean-Louis Mercuzot

une tragédie avec chansons

Pendant la pandémie, une famille est frappée par une suite de deuils, lorsqu’un décret intervient pour protéger la santé publique. Il impose une série de mesures, dont le confinement, la fermeture des écoles et l’interdiction des funérailles. Dans un état de désarroi général, l’impossibilité de mener correctement les funérailles ouvre un conflit au sein de la petite communauté, tandis que la suite de deuils qui affligent la famille ne cesse de s’allonger. Quelques années plus tard, les personnes endeuillées se réunissent pour se souvenir de ces jours et célébrer leurs proches. Sur scène, un homme public, sérieux et rigoureux, officie à la cérémonie pour les morts de ces jours-là. Avec lui et contre lui, une jeune femme, qui s’oppose à lui avec ses propres pensées à son corps défendant. En toile de fond, il y a la mort de son frère, survenue à l’hôpital pendant la pandémie, sans que personne n’ait pu le voir et lui offrir un dernier adieu. Entre eux deux, s’établit un véritable conflit entre l’individu et l’État, la raison personnelle et la raison collective, l’individu et la communauté, la loi et l’espace intime de la douleur. Le langage est celui du rituel, du sacré célébré par les gestes, les mots et le chant. C’est précisément le chant, dans ses différentes déclinaisons, qui sert d’intermédiaire entre l’humain et le divin, entre le classicisme et la modernité. Le théâtre devient un instrument au service du thème: dans un temps suspendu, les acteurs/chanteurs créent un langage qui devient universel, et définit des relations directes avec des idées plutôt qu’entre des « personnes ». Les acteurs sont les vecteurs d’une communication verticale qui semble aujourd’hui dépassée  et inconvenante.

L’homme, produit de la société capitaliste bourgeoise moderne, n’a pas le temps de s’arrêter, pas le temps de se consacrer à la disparition d’un être cher; il ne permet pas à la mémoire de devenir une présence ou un moyen de renouer avec la communauté. Antigone, tragédie avec chansons est un spectacle conçu comme une cérémonie funéraire à laquelle les spectateurs sont invités; c’est une expérience qui permet d’explorer la fragilité humaine et de réactiver le rapport au deuil, en se laissant traverser par lui, sans avoir à soutenir le rôle de l’être humain hyperactif, décidé à dominer la nature et soi-même. Antigone, tragédie avec chansons se déroule dans des lieux dédiés aux rites funéraires, ou dans des théâtres et des espaces publics.

la recherche théâtrale sur la crise de la présence

Lorsque le Teatro dei Borgia et Eygurande ont commencé à travailler sur Antigone, ils ont trouvé naturel de reprendre les textes d’Ernesto De Martino. La recherche de l’anthropologue Italien renommé se concentre sur les thèmes de la présence et de ses crises, de la désorientation et de la mort comme risque auquel la présence est exposée.

La présence est une condition qui se concrétise pour l’être dans un moment historique, dans une condition existentielle spécifique. Elle  peut être mise en crise par des événements imprévus, souvent douloureux, tels que les conflits, la migration, la mort. De Martino l’appelle la crise de présence, précisément un état de désorientation qui conduit l’individu à rompre la relation avec son propre monde culturel. Les rituels, comme les cérémonies funéraires, ramenaient l’individu au Hic et Nunc, à être conscient dans sa propre communauté après un événement vécu comme une catastrophe. « Être présent dans l’histoire, écrit Ernesto De Martino, signifie donner un horizon formel à la souffrance, l’objectiver dans une forme particulière de cohérence culturelle, la transcender dans une valeur particulière : cela définit à la fois la présence comme éthos [comportement] fondamental de l’homme et la perte de présence comme risque radical auquel l’homme – et seulement l’homme – est exposé ». La lecture des textes de De Martino a fait naître le besoin d’approfondir le thème de la mortalité et du deuil, en en discutant avec des experts des Death Studies et, en particulier, avec la thanatologue Maria Angela Gelati.

Les artistes étudient les procédures et la signification des cérémonies profanes dans l’exploration des rituels, des alphabets et de la nature, des corps et des formes, à travers des espaces sacrés, de silence et de mouvement où le dire n’a pas besoin de mots.

Un projet sur le droit au deuil et le rapport à la mort sous différentes latitudes

Il est tout aussi important pour l’équipe d’étudier le thème de la mort dans différentes cultures. En imaginant une Antigone et un Créon pour chaque nationalité, on pourrait réfléchir à la relation entre l’être humain et la mort à tous les niveaux et sous toutes les latitudes. Chaque pays traite de la mort selon ses références culturelles, ses traditions, ses coutumes. Le Teatro dei Borgia a commencé à travailler dans cette direction avec la compagnie française l’Eygurande, en alternant les périodes de résidence entre Brescia puis  Évry et Missery en France.

Le projet est une coproduction internationale en cours de réalisation avec la Compagnie l’Eygurande (France), avec le Centro Teatrale Bresciano, la Cooperativa La Rete, inclus dans les célébrations de Brescia – Bergame 2023 Capitale Italiana della Cultura (Brescia et Bergame) et en collaboration avec le Festival Il Rumore del Lutto, le Conseil Départemental de l’Essonne, la ville d’Evry-Courcouronnes et le Conseil Départemental de Côte d’Or.

 

Texte
Elena Cotugno
avec la collaboration de
Giulio Morittu
Traduction et adaptation
Isabella Keiser et Jean-Louis Mercuzot
Avec (distribution française)
Isabella Keiser et Jean-Louis Mercuzot
Avec (distribution italienne)
Elena Cotugno et Christian Di Domenico
Chant
Giulio Morittu, avec les comédiens
Espace scénique
Filippo Sarcinelli
Costumes
Giuseppe Avallone et Elena Cotugno
Tanatologue
Maria Angela Gelati
Conception et mise en scène
Gianpiero Alighiero Borgia
Co-production
Compagnie l’Eygurande, Evry-Courcouronnes, France
Centro Teatrale Bresciano et la Cooperativa La Rete

 

Chargé des relations avec le public
Philippe Robin-Volclair
tél. : + 33 975 977 560
administration@compagnieleygurande.net

une image de la mort

Si vous demandez à un citoyen français quelles ont été les images les plus marquantes de la période de la pandémie, presque tout le monde donnera les mêmes réponses: les TGV spéciaux  transférant des malades à l’autre bout du Pays, les rues désertes des villes, sous les yeux des citoyens emmurés dans leurs maisons, les cercueils entassés dans les entrepôts frigorifiques de Rungis.
Mais pourquoi ces images nous ont-t-elles frappées d’une manière aussi profonde et durable ? Nous pensons que c’est parce qu’elles brisent ce qui pourrait probablement être l’un des plus grands tabous de notre époque: la mort.

Les non-dits sur la mort

On parle peu et mal de la mort: on l’évite dans les discours, elle crée de l’embarras dans les tables rondes, elle est considérée comme un sujet dérangeant et désagréable, et il est de bon ton de ne pas en parler. Le sujet de la mort, éloigné de la sphère publique, continue cependant à habiter la sphère privée. Moins on en parle, plus on la craint. Durant la pandémie, nous nous sommes trouvés démunis pour faire face à sa présence quotidienne, à son danger, à sa seule pensée: le non-dit refoulé a explosé entre nos mains sous forme de névroses, de phobies, d’obsessions, d’hypocondries, de fringales réglementaires, d’angoisses d’éloignement. Mais le fait de mourir reste toujours présent. Ainsi, lorsqu’une image de la mort s’impose à nous, terriblement tragique et insupportable, la confrontation avec la mort devient inévitable: nous sommes submergés par un sujet que nous ne sommes plus en mesure de traiter. Ainsi, la question se pose: la société et la culture d’aujourd’hui ne nous fournissent-elles plus les outils nécessaires pour faire face à la mort?

La négation du droit à la mort

La même chose se produit au théâtre et dans l’art: il est facile de raconter la mort de loin – dans les guerres, dans les famines, dans les catastrophes naturelles à une distance sidérale – mais la mort n’est pas évoquée ici, maintenant, parmi nous; le deuil qui habite nos maisons, nos familles, nos institutions et qui, chaque fois, nous surprend comme un coup de tonnerre dans un ciel clair : un scandale.
La mort fait partie de l’horizon humain depuis la nuit des temps, et pourtant nous ressentons de l’indignation, de la surprise, de la perplexité face à sa manifestation: comme si c’était un droit de l’homme de ne jamais mourir.  Inversement, mourir a toujours été une mésaventure, un problème, parfois une faute dont nous pourrions même identifier le responsable.

La suppression de la mort a de nombreux coupables dans le développement de la société industrielle-capitaliste moderne jusqu’à sa dernière version néolibérale: la rationalisation de la vie, la perte du sacré, la médicalisation, la crise de la famille. Et surtout, le mythe de la croissance infinie et du développement exponentiel et interminable, qui dissimule le fait que l’homme n’est pas éternel et que – comme nous le rappelle la tragédie grecque – son destin est mortel.